Apprendre des techniques, c’est apprendre à se connaitre

Pour progresser, les élèves doivent apprendre des techniques. Mais comment faire pour que les exercices aient du sens? Nous proposons une démarche pour conduire les élèves à se questionner sur ce qu’iels font. Exemple du lancer-rattraper en gymnastique rythmique.

Par Claire Pontais

Le jeu de référence est le suivant: « Pendant la durée de la musique, il faut faire des exploits avec le ballon sur une piste, pour faire un spectacle« . (voir GRS à l’école : faire des exploits avec un ballon).

Les premières séances sont consa­crées à donner du sens à l’activité, comprendre les critères de réussite et répertorier les exploits trouvés. Ces exploits sont classés dans un code du plus facile au plus difficile.

Dans ces exploits, les élèves proposent toujours le « lancer, faire un tour complet, rattraper ». Quelques élèves réussissent cet exploit et peuvent faire encore plus difficile, par exemple « lancer, roula­de, rattraper », mais la majorité ne réussit pas à faire un tour complet.

Pour s’entraîner les élèves répètent, mais certain.es, malgré de nombreux (voire très nombreux) essais ne réussis­sent pas plus. Ils finissent pas se lasser et s’arrêtent. La spirale de l’échec risque de s’enclencher…

Que faire ? Nous avons tenté d’aménager le milieu, mais cela empêche les élèves de se centrer sur ce qui est important : mettre en relation sa façon de lancer et le point haut de la trajectoire, de façon à anticiper la réception. Nous avons donc opter pour l’option : se poser des ques­tions sur ma façon de faire et construire de nouveaux repères sur moi et la trajectoire de mon ballon.

Comment « obliger » les élèves à se questionner sans rendre l’apprentissage rébarbatif ?

Tout d’abord, il est nécessaire d’avoir d’avoir des critères de réussite très précis. L’élève doit savoir s’il réussit ou pas. Pour cela, dans les premières sénaces, nous avons répertorié les différentes réponses et défini les critères de réussite. Exemple pour le Lancer haut, tourner sur place et rattraper à deux mains : « On a réussi quand on rattrape le ballon sans rebond et que le tour est com­plet« .

Certains élèves ne font qu’un demi-tour (ou quart ou trois-quart) et croient faire un tour complet. Parfois, il leur suffit de tourner la tête (qui regarde le ballon) sans tourner le corps pour croire qu’iels ont réussi. D’autres prennent plus de risques en tournant plus vite, mais ne rattrapent pas le ballon, ou le rattrapent « en catastrophe ». Quelqu’un.es réussissent à tous les coups, quelle que soit la hauteur de leur lancer, dans ce cas, iels passent à un exploit plus difficile.

Situation d’apprentissage : Les élèves sont par deux pour vérifier leur réussite ou pas. Le critère rattraper à deux mains est évident, par contre l’observation est nécessaire pour les élèves qui ne font pas le tour complet et ne s’en rendent pas compte. On se donne un repère pour vérifier : je pars face au mur, j’arrive face au mur.

On recommence un deuxième passage (avec les mêmes élèves ou d’autres, dont un.e qui réussit à tous les coups) avec la consigne suivante : « Essayer d’ob­server uniquement son regard pendant le lancer-rattraper« .
Enseignant.e : Qu’est-ce qu’il ou elle regarde ?
Les élèves observent : « iel regarde tout le temps le ballon, iel ne tourne pas vite » (ne rattrape pas) ;  » iel ne regarde pas le bal­lon, c’est pour ça qu’iel peut tourner vite » (de fait, tourner avec le regard vers le haut déséquilibre très fortement et empêche de tourner vite)
l’enseignant.e : « donc il ne faut pas regarder le ballon ?« 
Les élèves, encore centrés sur le tourner, sont d’accord avec cette conclusion, d’autres doutent.
Le prof : allez donc essayer sans regarder le ballon !
Les élèves: ça ne marche pas, si on ne regarde jamais on ne peut pas rattraper.
Le prof : donc ?
Les élèves : Il faut regarder où va le ballon et quand il est en haut, on peut tourner sans regarder. Autrement dit, on regarde la trajectoire montante du ballon et quand on est sûr de là où il va retom­ber, on peut tourner vite sans regarder le ballon pendant un temps très court. Il est intéressant de dessiner une parabole ou de faire dessiner les élèves, pour qu’ils prennent conscience du point haut de la trajectoire. (Rq : les dessins de trajectoire, même en CM, ne sont pas toujours paraboliques ! )

L’enseignant.e : d’accord, mais tout le monde n’est pas encore capable de ne pas regarder le ballon, essayer différentes méthodes et on va voir ce qui marche pour vous.

À cette étape, les élèves en savent suffisamment pour aller s’entraîner, toujours par deux. L’élève qui conseille n ‘a souvent plus besoin de donner des conseils, l’élève sait sur quels indices jouer : la hauteur du ballon (donc l’énergie, la direction), ce qu’iel regar­de, l’anticipation du tour. Les répéti­tions sont plus efficaces qu’aupara­vant, les progrès plus rapides.

Pour les élèves les plus en difficulté (sur le plan moteur ou le plan scolaire), cela peut ne pas suffire, il peut être nécessaire de les questionner en même temps qu’iels agissent : Vas-y essaie, qu’as-tu regardé cette fois-ci ?

Les élèves, garçons et filles, entrent bien dans la démarche de conseil : les plus en réussite y trouvent une valorisation, les autres (peu adroit.es au départ) trouvent un intérêt nouveau à l’activité physique, et sur­tout sortent de la fatalité (c’est normal qu’il réussisse, il fait du foot!). Etre conseiller.e permet d’apprendre autant que d’être gymnasqte. Quand iel redevient gymnaste, l’élève tente de s’appliquer les conseils qu’iel vient de donner.

Les élèves prennent ainsi l’habitude de se poser des questions, de répéter pour apprendre et non pas répéter parce qu’on leur a dit de répéter. Iels deviennent plus auto­nomes sur l’ensemble des exploits travaillés parce qu’iels ont enclenché un processus qui leur permet de mettre en relation leur action et les conséquences sur l’objet.

Cette mise en relation corps-objet parait une évidence, mais elle ne l’est pas. Il n’est pas rare de voir un enfant répéter quarante fois le même geste sans se demander pourquoi il rate, sans voir qu’il y a une relation entre sa façon de faire et le résultat de l’ac­tion !
Cette démarche suppose cependant au moins trois choses pour ne pas rendre le question­nement artificiel:

  • – anticiper les questions que l’on va poser aux élèves, pour être sûr de les faire sortir des réponses spontanées et bien les centrer sur les repères que l’on souhait ;
  • – pendant la séance, observer suf­fisamment longtemps les élèves pour choisir celleux qui ont les pro­blèmes révélateurs (ici, le regard pen­dant le lancer) ;
  • s’appuyer sur de vrais rôles sociaux. Ici le rôle de conseil est déterminant, pas seulement pour conseiller l’autre, aussi pour apprendre sur soi-même à travers ce que fait l’autre.